Analyse qualitative — territorialiser une connaissance fine
Les données quantitatives disent combien et où — elles ne disent pas pourquoi. Comprendre les raisons d'un non-recours aux transports collectifs, les besoins non exprimés dans les statistiques, ou les usages informels d'un territoire (autostop, entraide locale) nécessite d'aller chercher une connaissance de terrain, par l'enquête et le contact direct avec les acteurs locaux.
Pourquoi réaliser ces enquêtes, quelles données en attendre
Une enquête de mobilité n'est pas un exercice de collecte pour lui-même : chaque méthode produit un type de connaissance différent, qui répond à des besoins précis de compréhension du territoire.
- Ce que ces enquêtes révèlent que les données statistiques ne montrent pas : les motifs réels de déplacement au-delà des grandes catégories INSEE, les pratiques informelles (entraide, covoiturage spontané, autostop), les freins ressentis à l'usage d'un mode (sécurité, coût, méconnaissance de l'offre), et les besoins non satisfaits qui ne se traduisent par aucune donnée de fréquentation puisque le service n'existe pas encore
- Ce à quoi ça sert concrètement : ces données viennent nourrir directement l'étape suivante de définition des enjeux et de scénarios — sans cette matière qualitative, un plan d'action risque de rester purement descriptif (ce qui existe) sans jamais éclairer ce qui manque ou ce qui bloque
Les principaux outils d'enquête mobilisables
- Enquête Ménages Déplacements (EMD) : méthodologie historique, très complète (déplacements tous modes, tous motifs, sur un jour type), mais lourde — comptez de l'ordre de 80 000 à 150 000 € pour un territoire de la taille d'une CdC, souvent hors de portée seule
- Enquête Mobilité Certifiée CEREMA (EMC²) : version actualisée et modernisée de l'EMD, avec un protocole standardisé par le CEREMA — coût généralement du même ordre de grandeur (60 000 à 120 000 € selon la taille de l'échantillon et le mode de collecte), mais avec un avantage clé : sa méthodologie standardisée permet d'alimenter directement des modèles statiques de déplacements (modèles de trafic et de report modal utilisés notamment pour les études d'impact ou de dimensionnement d'infrastructures), ce qui n'est pas garanti avec une enquête locale non standardisée
- Enquêtes Origine-Destination (OD) : ciblées sur un point de comptage précis (arrêt, axe routier), nettement plus légères (de quelques milliers à ~15 000 € selon le nombre de points enquêtés)
- Sondages et questionnaires : l'outil le plus accessible pour une petite CdC — coût quasi nul si internalisé via un questionnaire type (voir ressources ci-dessous), hors temps agent et communication
- Données de fréquentation : comptages sur les services existants (lignes régulières, TAD), souvent déjà collectées par l'exploitant mais pas toujours transmises spontanément à la collectivité
L'enjeu de la mutualisation entre EPCI
Les déplacements ne s'arrêtent pas aux limites administratives d'une CdC : un habitant peut travailler dans l'EPCI voisin, faire ses courses dans un pôle commercial situé sur un troisième territoire. Une enquête ou une donnée de fréquentation collectée à la seule échelle d'une CdC risque donc de passer à côté d'une partie significative des flux réels.
- Mutualiser une EMD/EMC² à l'échelle d'un bassin de vie ou d'un PETR permet de répartir le coût entre plusieurs CdC tout en captant des flux qui, sinon, resteraient invisibles pour chacune prise isolément
- Alternative plus légère : mutualiser uniquement certains points d'enquête OD aux franges du territoire, là où les flux inter-EPCI sont les plus probables (zones d'emploi, pôles commerciaux limitrophes)
- Ce sujet rejoint directement la question du montage juridique — voir Les outils juridiques : un syndicat mixte ou un PETR est souvent le bon échelon pour porter ce type de démarche mutualisée
Aller chercher la donnée auprès des bons interlocuteurs
- Auprès des AOM voisines et de la Région : données de fréquentation des lignes interurbaines et scolaires qui traversent ou desservent le territoire
- Auprès du Département : comptages routiers sur les axes structurants, utiles pour qualifier les flux non couverts par l'offre de transport public
- Point de méthode : ces données ne sont pas toujours en open data — une prise de contact directe et un argumentaire clair (pourquoi la collectivité en a besoin, dans quel cadre) sont souvent nécessaires pour les obtenir
Choisir la bonne méthode selon ses moyens
Le risque principal pour une petite CdC n'est pas de mal enquêter, mais de viser une méthode disproportionnée par rapport à ses moyens réels — et de renoncer faute de budget, alors qu'une méthode plus légère aurait suffi à éclairer la décision.
- Si le territoire dispose déjà d'une EMD/EMC² récente (portée par la Région, un syndicat mixte ou un territoire voisin) : l'exploiter en priorité avant d'envisager toute nouvelle enquête — une donnée récente et standardisée vaut mieux qu'une donnée neuve mais isolée
- Si aucune enquête lourde n'existe et que le budget ne permet pas d'en lancer une : privilégier une combinaison enquête OD ciblée + questionnaire large — moins coûteux, plus rapide à mettre en œuvre, et suffisant pour la plupart des décisions à l'échelle d'une CdC (contrairement à une modélisation fine de trafic, qui elle nécessite une EMC²)
- Si l'objectif est avant tout de construire l'adhésion politique et citoyenne plutôt que de produire une donnée chiffrée précise : privilégier la concertation (ateliers, réunions publiques) — la donnée qualitative n'a pas toujours besoin d'être quantifiée pour être utile à la décision
- Arbitrage à faire au cas par cas entre trois critères : le budget disponible, le temps avant la décision à prendre, et le niveau de précision réellement nécessaire au projet envisagé
Ce que ça implique pour l'action de la collectivité
- Ne pas viser la méthode la plus complète, mais la plus adaptée à l'échelle et aux moyens du territoire
- Anticiper les délais d'obtention des données auprès de tiers (AOM, Département) qui peuvent être longs
- Croiser systématiquement les résultats qualitatifs avec le diagnostic quantitatif avant de passer à la définition des enjeux — voir Déterminer des enjeux et des scénarios
Ressources
- Guide CEREMA enquêtes (méthodologie, choix de la méthode selon le contexte) (à venir)
- Questionnaire type complet et modulable, couvrant les grands thèmes (profil du répondant, pratiques actuelles, freins ressentis, attentes par mode) : le demandeur pioche et adapte les questions pertinentes pour son propre contexte plutôt que de repartir de zéro (à venir)
Diffusion du questionnaire — outils et enjeux :
- Diffusion dématérialisée : formulaire en ligne (facilité de traitement des réponses, mais biais possible d'exclusion des publics les moins connectés — un point de vigilance fort en milieu rural)
- Diffusion physique : questionnaire papier disponible en mairie, lors d'événements locaux, distribué en boîtes aux lettres — plus coûteux à dépouiller mais indispensable pour toucher les publics captifs (personnes âgées, non-équipées numériquement) souvent les plus concernés par les enjeux de mobilité
- Mobilisation du tissu local : la représentativité d'un questionnaire dépend directement de sa diffusion — relais par les communes membres, les associations locales, les commerces, une communication dédiée (affichage, réseaux sociaux, bulletin municipal) sont déterminants pour obtenir un taux de réponse suffisant
- Exception à connaître : certaines méthodes d'échantillonnage aléatoire ou stratifié permettent d'obtenir une représentativité statistique fiable avec un nombre de réponses limité, sans nécessiter une mobilisation de masse — pertinent quand la collectivité dispose d'un minimum d'appui méthodologique (ex. via le CEREMA) pour construire l'échantillon correctement plutôt que de diffuser largement sans contrôle